À Kiev, Tchernobyl et la guerre se conjuguent dans un même immeuble
Dans un immeuble qui abrite des rescapés de Tchernobyl, une frappe de drone a tué Natalia Khodemtchouk. Deux tragédies, deux mémoires et une même vulnérabilité.

À Kiev, une tour devenue refuge pour des rescapés de Tchernobyl porte désormais les traces d’une autre catastrophe. Dans la nuit du 13 au 14 novembre 2025, une frappe de drone russe a déclenché un incendie dans cet immeuble de dix-neuf étages situé dans le quartier de Troïechtchyna, sur la rive gauche du Dniepr. Natalia Khodemtchouk, veuve de la première victime de l’accident nucléaire de 1986, a succombé à ses blessures après s’être réfugiée dans son appartement.
Une mémoire collective frappée au cœur
La « maison de Tchernobyl » n’est pas seulement un bâtiment résidentiel. Elle rassemble des personnes dont les trajectoires ont été bouleversées par l’explosion du réacteur numéro 4, le 26 avril 1986. Beaucoup ont été déplacées, relogées ou durablement suivies pour des problèmes de santé liés à l’exposition radioactive. La présence de ces habitants dans un même immeuble témoigne d’une politique de solidarité, mais aussi d’une mémoire ukrainienne encore très concrète.
L’accident a provoqué l’évacuation d’environ 115 000 personnes dans les premiers mois, puis le déplacement de quelque 220 000 autres habitants dans les années suivantes. Selon les instances scientifiques internationales, plus de 6 000 cancers de la thyroïde avaient été recensés jusqu’en 2005 chez des enfants et adolescents exposés au moment de la catastrophe. Ces chiffres ne résument pas les conséquences humaines : les traumatismes psychologiques, les pertes économiques et les ruptures familiales ont prolongé l’événement bien au-delà de 1986.
Deux dangers, deux temporalités
Le rapprochement entre Tchernobyl et la guerre ne repose pas sur une équivalence des phénomènes. La contamination radioactive agit lentement, souvent sans signe visible, tandis qu’un drone transforme en quelques secondes un logement en piège mortel. L’une des menaces s’inscrit dans les corps et les territoires sur plusieurs générations ; l’autre s’impose par le bruit des sirènes, l’explosion et l’incendie.
Cette différence éclaire pourtant une continuité : dans les deux cas, les civils subissent les conséquences de décisions prises loin d’eux. À Tchernobyl, la culture du secret soviétique avait retardé l’information et compliqué la protection des populations. Dans la guerre actuelle, les alertes aériennes, les infrastructures endommagées et les attaques répétées placent les habitants dans une vigilance permanente. La vulnérabilité n’est donc pas seulement individuelle : elle dépend aussi de la qualité des institutions, des abris et des secours.
Kiev, cible militaire et espace civil
La frappe contre cet immeuble rappelle que la capitale ukrainienne reste exposée malgré la densité de ses défenses antiaériennes. Les quartiers résidentiels ne constituent pas des marges de la guerre : ils en sont l’un des principaux lieux d’impact. Les consignes de sécurité peuvent réduire les risques liés aux éclats, mais elles ne protègent pas toujours contre un incendie, une explosion en hauteur ou l’impossibilité d’évacuer rapidement.
Le cas de Natalia Khodemtchouk révèle également une dimension générationnelle du conflit. Son histoire familiale reliait déjà l’Ukraine contemporaine à la catastrophe nucléaire. Sa mort sous une frappe russe inscrit une nouvelle date de violence dans une mémoire qui n’avait jamais cessé d’être douloureuse. Pour ses voisins, la guerre n’efface pas Tchernobyl ; elle ajoute une couche de pertes à une communauté constituée précisément autour d’un traumatisme ancien.
La protection des civils comme enjeu durable
Au-delà de l’émotion suscitée par cette histoire, l’événement pose une question de politique publique : comment protéger les personnes âgées, malades ou fragilisées dans des immeubles de grande hauteur lorsque les attaques combinent drones, incendies et coupures d’électricité ? La réponse passe par des abris accessibles, des systèmes d’alerte fiables, des plans d’évacuation adaptés et un accompagnement spécifique des survivants de catastrophes antérieures.
La perspective reste incertaine. Tant que les frappes se poursuivent, les habitants de Kiev continueront de vivre entre mémoire et urgence, avec la crainte qu’un nouvel impact transforme un lieu de relogement en lieu de deuil. L’histoire de cette tour montre surtout que les conflits contemporains ne détruisent pas uniquement des bâtiments : ils frappent des communautés déjà marquées, et rendent visibles les fragilités accumulées pendant des décennies.
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