Ukraine : quand les services secrets redessinent l’équilibre du pouvoir
La guerre a renforcé le renseignement ukrainien jusqu’à en faire un acteur politique. Cette montée en puissance pose désormais la question du contrôle civil.

En Ukraine, les services de renseignement ne sont plus seulement des instruments de la guerre : ils sont devenus des centres de pouvoir. Après plusieurs années de conflit et sous le régime de la loi martiale, le HUR, renseignement militaire, et le SBU, chargé de la sécurité intérieure, ont vu leurs moyens, leurs effectifs opérationnels et leur influence considérablement progresser. Cette transformation a renforcé les capacités de défense du pays, mais elle crée aussi un risque institutionnel : celui d’un appareil sécuritaire devenu difficile à contenir par les autorités civiles.
La guerre a changé la place du renseignement
Depuis l’invasion russe de 2014, puis surtout depuis l’offensive à grande échelle lancée en février 2022, les services ukrainiens ont été contraints de se réorganiser. Leur mission dépasse désormais largement la collecte d’informations. Le HUR et le SBU disposent d’unités engagées dans des opérations clandestines, des actions de sabotage, la contre-ingérence et des missions directement liées au front. Des milliers d’agents participent ainsi à des activités qui relevaient auparavant de structures militaires ou policières distinctes.
Cette évolution s’explique par la nature même du conflit. Face à un adversaire disposant de ressources supérieures, Kyiv a privilégié la rapidité, l’initiative et l’exploitation de réseaux spécialisés. La coopération avec des partenaires occidentaux, les réformes engagées après 2014 et l’expérience acquise sur le terrain ont contribué à moderniser un appareil longtemps marqué par l’héritage soviétique, la corruption et les soupçons d’infiltration russe.
Une rivalité institutionnelle devenue problème politique
La concurrence entre services n’est pas exceptionnelle dans les États en guerre. Elle peut stimuler l’innovation, multiplier les sources de renseignement et empêcher la concentration de toutes les informations entre les mêmes mains. En Ukraine, cette compétition a parfois contribué à la conduite d’opérations audacieuses et à une communication stratégique efficace, notamment lorsqu’il s’agissait de démontrer la vulnérabilité de la Russie.
Mais la rivalité entre le HUR et le SBU semble désormais dépasser le simple désaccord administratif. Leurs domaines d’intervention se recoupent de plus en plus, en particulier dans la sécurité intérieure, la contre-intelligence et les opérations spéciales. Les changements successifs à la tête des institutions ont également favorisé la constitution de réseaux personnels. Des affrontements entre membres des deux structures, ayant fait des blessés en septembre 2026, ont rendu visible une tension qui fragilise la chaîne de commandement.
Le contrôle civil à l’épreuve de la loi martiale
La loi martiale a naturellement élargi la marge de manœuvre des organismes de sécurité. Dans un contexte d’urgence permanente, les procédures de contrôle parlementaire, judiciaire ou administratif peuvent être reléguées au second plan. Cette situation peut se justifier temporairement par les impératifs opérationnels, mais elle soulève une question durable : comment éviter que des institutions conçues pour agir dans le secret acquièrent une autonomie politique excessive ?
Les remaniements décidés en 2026 illustrent cette difficulté. La nomination d’anciens responsables du renseignement à des postes centraux du pouvoir présidentiel peut améliorer la coordination stratégique. Elle peut aussi brouiller la séparation entre l’expertise sécuritaire et la décision politique. Le remplacement des dirigeants du HUR, du SBU et d’autres services apparaît ainsi à la fois comme une tentative de reprise en main et comme la reconnaissance de leur influence nouvelle.
Des conséquences qui dépassent le champ ukrainien
Pour l’Ukraine, l’enjeu immédiat est opérationnel : une rivalité mal maîtrisée pourrait provoquer des doublons, des fuites, des erreurs de ciblage ou une perte de confiance entre partenaires. Dans une guerre où le renseignement conditionne les frappes, la protection des infrastructures et l’anticipation des mouvements russes, la coordination n’est pas un sujet secondaire.
L’enjeu est également européen. Les alliés occidentaux soutiennent la modernisation des institutions ukrainiennes, mais attendent en retour des garanties sur l’État de droit, la traçabilité des décisions et la responsabilité des services. À mesure que Kyiv se rapproche des standards euro-atlantiques, la question du contrôle démocratique pèsera davantage dans les discussions sur l’aide militaire, la coopération sécuritaire et l’intégration européenne.
Quelle issue pour l’après-guerre ?
Le défi ne consiste pas à affaiblir le renseignement ukrainien au moment où la menace russe demeure élevée. Il s’agit plutôt d’inscrire sa puissance dans un cadre institutionnel clair : compétences délimitées, supervision parlementaire effective, mécanismes judiciaires et règles précises de coopération entre agences.
La fin des hostilités ne fera pas disparaître automatiquement les structures et les réflexes forgés par la guerre. Elle pourrait même amplifier leur poids si les anciens commandants et responsables du renseignement cherchent à transformer leur légitimité militaire en influence politique. L’avenir de l’État ukrainien dépendra donc autant de ses capacités clandestines que de sa faculté à soumettre ces capacités à des institutions civiles capables de les contrôler.
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