Zelensky et la mémoire ukrainienne : un virage qui ravive les tensions
La réinhumation d’Andriy Melnyk a rouvert un dossier explosif en Ukraine : celui des figures nationalistes compromises avec l’Allemagne nazie. En toile de fond, Kiev cherche à consolider une mémoire tournée contre Moscou, au risque d’irriter Israël et Varsovie.

La cérémonie organisée à Kiev autour d’Andriy Melnyk n’a pas seulement relevé du devoir mémoriel. Elle a mis en lumière un basculement politique plus large : dans une Ukraine en guerre, la construction du récit national s’accélère, quitte à réhabiliter des personnalités dont le passé reste lourdement contesté.
En assistant à la réinhumation de cet indépendantiste mort en 1964, Volodymyr Zelensky a donné une portée symbolique à un geste qui dépasse la seule commémoration. Le président ukrainien a présenté Melnyk comme une figure nationale importante, alors même que son engagement historique s’inscrit dans une période marquée par la collaboration de certaines forces ukrainiennes avec l’Allemagne nazie contre l’Union soviétique. Cette ambiguïté nourrit depuis longtemps des tensions mémorielles, en Ukraine comme à l’étranger.
Un passé national toujours disputé
Le débat autour de ces figures renvoie à une histoire profondément fragmentée. Pendant la Seconde Guerre mondiale, une partie du nationalisme ukrainien a vu dans l’Allemagne nazie un allié tactique contre l’URSS, puissance perçue comme l’occupant principal. Cette lecture n’efface ni la violence de l’occupation ni la participation de groupes ukrainiens à des crimes de guerre, mais elle explique pourquoi certains acteurs ukrainiens continuent de distinguer lutte anticoloniale et compromission politique.
Après 1991, puis plus encore après l’annexion de la Crimée en 2014 et l’invasion à grande échelle lancée en février 2022, la mémoire historique s’est progressivement recentrée sur l’opposition à Moscou. Dans ce cadre, des figures naguère marginales ou controversées sont parfois réintégrées dans le panthéon national comme symboles de résistance. Cette évolution mémorielle répond à une logique de guerre : renforcer la cohésion interne par un récit historique unificateur.
Mais cette stratégie rencontre des limites. En Ukraine, elle peut heurter une partie de la société attachée à une lecture plus critique du passé. À l’international, elle provoque des réactions d’autant plus vives que la question de la collaboration nazie reste centrale dans la mémoire d’Israël et de la Pologne, deux pays directement marqués par les persécutions, les massacres et les destructions de la guerre.
Israël et la Pologne, gardiens d’une ligne rouge mémorielle
La colère exprimée à Jérusalem et à Varsovie s’explique par une vigilance particulière sur tout ce qui pourrait être perçu comme une blanchiment du passé. En Pologne, la mémoire des crimes commis sur son territoire, notamment contre les Juifs et contre les civils polonais, rend toute réhabilitation de nationalistes ukrainiens extrêmement sensible. En Israël, la critique touche à un principe plus large : l’impossibilité de banaliser des trajectoires liées, même indirectement, à la collaboration avec le nazisme.
Cette tension mémorielle n’est pas nouvelle, mais elle prend une dimension plus politique dans le contexte de guerre. Kiev dépend fortement du soutien diplomatique et militaire de ses alliés occidentaux, tandis que son président cherche à maintenir l’unité nationale autour d’un récit de souveraineté assiégée. Le problème est qu’un discours conçu pour mobiliser l’intérieur peut fragiliser des relations extérieures essentielles, en particulier lorsque les symboles choisis dépassent la prudence diplomatique.
Le point le plus délicat réside dans la transformation d’une mémoire de résistance en mémoire d’exaltation. Lorsque la reconnaissance publique d’une figure historique l’emporte sur l’examen critique de son parcours, l’enjeu cesse d’être seulement historique : il devient diplomatique, identitaire et stratégique. C’est précisément ce déplacement qui explique la virulence des réactions étrangères.
Une guerre qui reconfigure le récit national
Le tournant actuel s’inscrit dans une tendance plus large observée depuis 2022 : l’invasion russe a accéléré la redéfinition de l’identité ukrainienne en l’adossant davantage à la rupture avec la Russie qu’à la prudence mémorielle héritée de l’après-guerre. Dans ce contexte, la mise en avant de figures nationalistes sert à consolider l’idée d’une continuité historique de la lutte pour l’indépendance.
Cette politique du symbole comporte toutefois un coût. Elle peut compliquer les relations avec des partenaires sensibles à l’histoire de la Shoah et des violences de masse en Europe centrale. Elle peut aussi offrir à Moscou un argument de propagande supplémentaire, la Russie exploitant régulièrement ces controverses pour discréditer l’Ukraine sur la scène internationale.
Selon la grille de lecture des historiens, l’enjeu n’est pas de nier le combat ukrainien pour l’indépendance, mais de distinguer clairement la souveraineté nationale de la sacralisation de figures dont le passé reste moralement et politiquement controversé. Dans une période de guerre prolongée, cette distinction devient cruciale : un État assiégé peut avoir besoin de mythes fédérateurs, mais il s’expose aussi à des fractures durables lorsqu’il choisit de les ériger sans nuance.
À moyen terme, la question sera de savoir si Kiev peut concilier affirmation nationale et responsabilité historique. Plus la guerre durera, plus la bataille des mémoires pèsera sur la diplomatie ukrainienne, notamment vis-à-vis des pays pour lesquels la Seconde Guerre mondiale n’est pas un chapitre lointain, mais un traumatisme toujours vivant.
Sources
Commentaires (0)
Les commentaires sont modérés avant publication. Respectez la charte : aucun contenu insultant, haineux ou publicitaire ne sera accepté.
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.